Le 30 juin 2026, Christine Lemmer-Webber s’est assise devant son ordinateur et a écrit un billet de blog. Elle est connue dans le milieu de la technologie Internet — elle a co-écrit le protocole ActivityPub, qui fait tourner tous les réseaux sociaux décentralisés d’aujourd’hui (comme Mastodon). On peut dire qu’elle a passé la moitié de sa vie à « garder l’Internet ouvert ».
Mais le titre de ce billet trahit une fatigue difficile à nommer : « Le combat pour l’Internet, qu’est-ce qui s’est passé ? »
Elle écrit que les États-Unis, le Canada, l’Europe et le Royaume-Uni poussent simultanément des lois de régulation du Net particulièrement nocives. Sous couvert de « protéger les enfants » et de « répondre aux risques de sécurité » — le même discours que toujours. Mais cette fois, l’ambiance est différente : ceux qui brandissaient l’étendard de la liberté d’Internet sont épuisés. Et le public ne se sent plus concerné.
En lisant ces lignes, la première pensée qui m’est venue : quand quelqu’un qui s’est battu pendant plus de dix ans pour un Internet ouvert dit « je suis fatiguée », ce n’est certainement pas son problème à elle seule.
2012 : quand l’Internet était encore « notre truc »
Remontons l’horloge de 14 ans.
Le 18 janvier 2012, la version anglophone de Wikipédia est devenue un écran noir avec ce message : « Imaginez un monde sans connaissance libre. » Le même jour, Reddit, WordPress, Craigslist et des milliers d’autres sites ont organisé un « blackout » collectif pour protester contre deux projets de loi au Congrès américain — SOPA (Stop Online Piracy Act) et PIPA (Protect IP Act).
Le contenu de ces deux lois, en clair : si un ayant droit affirme qu’un site contient du contenu contrefait, le gouvernement peut tout simplement « débrancher » ce site d’Internet — sans décision de justice, sans notification préalable.
L’ampleur de cette protestation est inimaginable aujourd’hui. Ce n’étaient pas seulement les programmeurs et les passionnés de technologie qui criaient, les gens ordinaires s’étaient aussi engouffrés dans la discussion. Christine se souvient que même sa famille et ses amis qui n’y connaissaient rien en technologie lui demandaient : est-ce qu’on va perdre Internet ? Qu’est-ce qu’on peut faire ?
Finalement, les deux projets de loi ont été retirés. Ce fut une bataille classique où « le peuple a gagné ». Les utilisateurs d’Internet se disaient : cette chose est à nous, nous avons le pouvoir de la protéger.
En 2017, le même scénario s’est rejoué — la FCC (Commission fédérale des communications) a tenté d’abolir le principe de « neutralité du net » (l’obligation pour les opérateurs de traiter tous les sites de manière égale, sans créer de « voies rapides » ou « voies lentes »). Nouvelle vague de protestations en ligne, des centaines de sites ont participé à la « Journée d’action pour la neutralité du net ».
Mais en 2026, l’histoire a complètement changé.
2026 : quand l’Internet se résume à cinq entreprises
Où est le problème ? Dans le fait qu’au cours de ces dix dernières années, la nature même d’Internet a été radicalement transformée.
Christine pointe dans son billet une ironie cruelle : c’est précisément parce qu’Internet est devenu si centralisé que les gens ont perdu l’envie de se battre pour lui.
Elle donne un exemple : quand elle parle avec sa famille et ses amis des lois de vérification d’âge qui se répandent dans le monde, la réponse qu’elle reçoit est : « Bah, il faut bien que quelqu’un mette un cadre à des boîtes comme Meta, non ? »
Elle demande alors : « Et la partie petite et non commerciale d’Internet, qu’est-ce qu’elle devient ? »
Beaucoup restent interdits. Pour une raison simple — ils avaient tout simplement oublié que cette partie d’Internet existait.
Dans l’esprit de la plupart des gens, Internet en 2026, c’est à peu près cinq applis : Google (recherche), YouTube (vidéo), Facebook/Instagram (social), Amazon (shopping), TikTok (vidéos courtes). Vous allumez votre téléphone, vous passez de l’une à l’autre, parfois vous ouvrez un navigateur pour chercher quelque chose. Internet, pour vous, c’est essentiellement l’interface de service de ces quelques entreprises.
Ce n’est pas une impression. Les chiffres le disent aussi :
- En 2026, les dépenses publicitaires mondiales franchiront pour la première fois la barre des 1 000 milliards de dollars, dont environ 950 milliards pour la publicité numérique.
- Google, Meta (maison mère de Facebook) et Amazon se partagent 51 % des revenus publicitaires mondiaux (61 % hors de Chine).
- En termes de trafic, les cinq sites les plus visités au monde appartiennent tous à Google et Meta.
La publicité — qui semble n’avoir rien à voir avec la « liberté d’Internet » — est précisément la racine de tout cela.
Le coût caché de l’économie publicitaire : pourquoi plus personne ne se bat
Pour comprendre comment Internet en est arrivé là, je vous suggère de regarder un chiffre : 950 milliards de dollars.
C’est la taille du marché mondial de la publicité numérique en 2026. Comment cet argent est-il gagné ?
La réponse tient en quatre mots : la publicité comportementale ciblée. Vous cherchez « chaussures de running » sur le site A, puis vous ouvrez le site B, l’appli C, la plateforme sociale D — partout, des pubs pour des chaussures de running vous poursuivent. Derrière, un système de traçage d’une complexité redoutable : votre historique de navigation, vos clics, votre géolocalisation, vos relations sociales, jusqu’au nombre de secondes passées sur une page — tout est collecté, analysé, revendu.
La logique centrale de ce système : celui qui détient le plus de données utilisateur vend les publicités les plus chères. Et celui qui vend les publicités les plus chères élimine ses concurrents du marché. Résultat : le trafic et les revenus d’Internet se concentrent entièrement vers quelques grandes plateformes.
C’est l’origine des « jardins clos » (Walled Garden) — chaque grande plateforme fait tout pour vous enfermer dans son écosystème : ce que vous voyez sur Facebook, les vidéos que vous regardez sur YouTube, les produits que vous cherchez sur Amazon, tout est conçu pour que vous n’en sortiez jamais. Sortir signifie qu’elles perdent vos données, donc leurs revenus publicitaires.
Et quand Internet se réduit aux jardins clos de quelques grandes entreprises, un changement plus profond s’opère : les gens ne considèrent plus Internet comme « le nôtre ».
Revenons à l’observation de Christine : en 2012, lors de la lutte contre SOPA, les gens ordinaires demandaient spontanément « qu’est-ce que je peux faire ? ». Parce qu’à l’époque, Internet était fait d’une multitude de sites, de forums, de blogs, de pages personnelles — ça ressemblait à « un bien commun ». En 2026, Internet, aux yeux du grand public, c’est « le produit de quelques entreprises ». Quand un produit a un problème, la réaction de l’utilisateur, c’est « le fabricant devrait le réparer », pas « je dois le défendre ».
Ce basculement psychologique explique pourquoi, aujourd’hui, des lois de régulation du Net extrêmement nocives sont poussées simultanément sur tous les continents sans que le public ne réagisse :
- L’Online Safety Act britannique, pleinement entré en vigueur en 2025, impose à tous les sites de déployer des systèmes de vérification d’âge ;
- L’Union européenne suit en 2026 avec des normes techniques de vérification d’âge au niveau européen ;
- Plusieurs États américains adoptent des lois similaires, et la loi fédérale KOSA (Kids Online Safety Act) est en cours ;
- Le Canada et l’Australie avancent aussi.
Le point commun de ces lois : sous prétexte de « protéger les enfants », elles exigent que les sites vérifient l’identité de leurs utilisateurs et les surveillent. Sur le plan technique, cela signifie que l’Internet tout entier va se transformer en un immense système de surveillance — parce que pour vérifier l’âge, il faut collecter des données d’identité ; et pour collecter des données d’identité, il faut construire des plateformes de vérification centralisées.
L’ironie suprême : ce sont les grandes entreprises qui accueillent ces lois avec le plus d’enthousiasme. Les petits sites n’ont pas les moyens d’assumer les coûts de mise en conformité, ils n’ont d’autre choix que de fermer ou de se vendre ; les grandes plateformes, avec leurs équipes juridiques et leurs infrastructures de vérification, en profitent au contraire pour renforcer leur monopole.
« Si j’étais roi pendant une journée, j’interdirais la publicité ciblée »
Sur Lobsters, le forum technique, le billet de Christine a déclenché un débat houleux. L’un des commentaires a recueilli 93 votes positifs, le score le plus élevé de toute la discussion. Son auteur se présente comme un « ancien activiste amateur de l’époque de la neutralité du net » — le genre de personne qui écrivait à ses députés et faisait des dons.
Voici ce qu’il a écrit :
« L’Internet de 2026 est un endroit brisé. Ma croyance de l’époque selon laquelle la liberté d’expression est le socle de la société me paraît aujourd’hui simplement naïve. Si je pouvais être roi pendant une journée, j’interdirais la publicité comportementale ciblée et n’autoriserais que la publicité contextuelle — cela détruirait la motivation économique du pillage de l’attention tout en résolvant le problème de la vie privée. »
Un commentaire en réponse est encore plus direct, 57 votes positifs :
« 100 % d’accord. Interdire la pub ciblée, interdire les fils algorithmiques, et foutre les PDG en prison. Mais j’ai l’impression que la probabilité est de zéro, je n’arrive même plus à avoir d’espoir. »
« Je n’arrive même plus à avoir d’espoir » — c’est cette phrase qui est la plus glaçante de toute la discussion.
Ce n’est pas de la colère, ce n’est pas de la protestation, ce n’est même pas du pessimisme. C’est quelque chose de plus radical que le pessimisme : la capitulation.
Ceux qui se sont battus corps et âme pour la liberté d’Internet disent aujourd’hui « je n’ose même plus espérer ». Parce qu’ils ont compris : l’adversaire dans ce combat, c’est une machine économique tout entière, parfaitement rodée.
La logique de cette machine :
- Les services Internet sont offerts gratuitement aux utilisateurs ;
- La gratuité a pour condition la collecte des données utilisateur ;
- La collecte de données permet de vendre de la publicité ciblée ;
- Plus la publicité est précise, plus les revenus de la plateforme augmentent ;
- Plus les revenus augmentent, plus la plateforme a les moyens d’acquérir ou d’écraser les petits concurrents ;
- Cela aboutit à un paysage monopolistique de quelques grandes plateformes ;
- Dans ce paysage, les gens ordinaires ne considèrent plus Internet comme « leur chose » ;
- Sans ce sentiment de propriété, plus personne ne se bat pour lui.
Regardez bien cette chaîne et vous verrez que la première étape — la « gratuité » — est précisément l’entrée du piège. Nous avons profité de vingt ans d’Internet gratuit, et nous avons payé de notre attention et de notre vie privée, et pour finir : de notre propriété sur Internet.
Épilogue : le sens du combat
Je ne vais pas conclure par un vibrant « mais il y a encore de l’espoir » — ce serait trahir ceux qui, sur Lobsters, disent « je n’arrive même plus à espérer ».
Le billet de Christine se termine par ces mots, qui me semblent l’expression la plus honnête du moment :
« La communication décentralisée et chiffrée est la seule chose pour laquelle il nous reste à nous battre. Nous devons nous battre. Pour nous-mêmes, pour nos enfants, pour l’avenir. »
Elle n’a pas dit « nous allons gagner ». Elle a seulement dit : nous devons nous battre.
Il y a 14 ans, les gens se battaient pour Internet parce qu’il en valait la peine. Aujourd’hui, les vétérans jettent l’éponge parce qu’ils ont pris la mesure de l’adversaire. Mais Christine écrit encore des billets, elle appelle encore les gens à installer des systèmes d’exploitation mobiles qui ne soient ni Google ni Apple, elle encourage encore chacun à « rouvrir son blog ».
Peut-être que la forme du combat a changé. Ce n’est plus des millions de personnes dans la rue contre un projet de loi, mais des petits choix quotidiens : quel moteur de recherche utiliser, quel navigateur installer, à qui confier ses données.
Ce n’est pas une guerre qui se termine par une victoire ou une défaite. C’est une lutte sans fin sur une question simple : à qui appartient l’Internet ? Et en cet été 2026, certains n’ont pas encore lâché prise.
Liens de référence :
- Christine Lemmer-Webber, “What happened to the fight for the Internet?” dustycloud.org, 2026-06-30. https://dustycloud.org/blog/what-happened-to-the-fight-for-the-internet/
- Lobsters 讨论帖(78条评论),2026-07-01. https://lobste.rs/s/rfkmw3/what_happened_fight_for_internet
- “Protests against SOPA and PIPA,” Wikipedia. https://en.wikipedia.org/wiki/Protests_against_SOPA_and_PIPA
- “Global Ad Spend Set to Surpass $1 Trillion for the First Time in 2026,” Dentsu, 2025-12-03. https://www.dentsu.com/news-releases/global-ad-spend-set-to-surpass-one-trillion-for-the-first-time-in-2026-as-the-algorithmic-era-redefines-growth
- “Google, Meta, Amazon’s combined share of global ad revenues hits 51% in 2024,” BestMediaInfo, 2024-12-09. https://bestmediainfo.com/insights/google-meta-amazons-combined-share-of-global-ad-revenues-hits-51-in-2024-magna-8326244
- “Age Verification Laws Around the World (2026 Guide),” DeepIDV, 2026-03-24. https://www.deepidv.com/media/articles/age-verification-laws-around-the-world-2026-regulatory-map
- “Digital advertising worldwide - statistics & facts,” Statista, 2026-02-25. https://www.statista.com/topics/7666/internet-advertising-worldwide/
- “Digital Privacy Trends 2026,” eMarketer, 2026-04-07. https://www.emarketer.com/content/digital-privacy-trends-2026
Note : le site source dustycloud.org ne dispose pas d’images de contenu exploitables (seuls le logo du site, les boutons de navigation et les icônes de licence CC sont disponibles). La section illustration est laissée vide.