L'Italie vote le retour du nucléaire à 81 contre 51, sans approuver le moindre réacteur

L'Italie vote le retour du nucléaire à 81 contre 51, sans approuver le moindre réacteur

Énergie nucléaireSMRTransition énergétique

Sources:AP News + discussion HN

D’abord le cadre réglementaire, les réacteurs plus tard

Le 23 septembre 2026, le Sénat italien a adopté par 81 voix pour, 51 contre et 7 abstentions une mesure rouvrant une porte close depuis la catastrophe de Tchernobyl. Autrefois pionnière de l’énergie nucléaire civile en Europe d’après-guerre, l’Italie avait rejeté l’atome par deux fois lors de référendums nationaux — d’abord après Tchernobyl en 1987, puis au lendemain de Fukushima en 2011 —, contraignant à l’arrêt définitif ses quatre réacteurs commerciaux en exploitation.

Pourtant, malgré sa puissante portée symbolique, ce texte de loi n’autorise pas la construction du moindre réacteur. Il se borne à instaurer un cadre administratif et réglementaire pour les procédures d’agrément, accordant au gouvernement un délai de 12 mois pour élaborer les décrets d’application régissant les autorisations d’exploitation, les normes de sûreté, la gestion des déchets radioactifs et les critères de sélection des futurs sites.

En posant les fondations juridiques sans engager le premier coup de pioche, la coalition au pouvoir contourne les dizaines de milliards d’euros et les délais de chantier décennaux inhérents aux centrales conventionnelles de forte puissance. La trajectoire stratégique du texte est claire : tourner le dos aux réacteurs géants traditionnels pour faire la part belle aux petits réacteurs modulaires (SMR), que leurs promoteurs décrivent comme plus sûrs, plus souples et nettement plus rapides à déployer.

Vote au Sénat italien Photo : Le vote au Sénat italien, 23 septembre 2026, Rome. Source : AP Photo/Andrew Medichini

Les justifications avancées par le gouvernement de Giorgia Meloni sont concrètes : une demande électrique croissante, des engagements climatiques serrés et des failles d’approvisionnement mises à nu par la guerre en Ukraine. L’électrification rapide des ménages, de l’industrie et des transports, conjuguée à l’essor des centres de données très énergivores, promet une hausse substantielle de la consommation. Dans cette perspective, la production nationale d’électricité est érigée en rempart indispensable contre les chocs géopolitiques.

Le pari de la fabrication à la chaîne

Sur les forums techniques de Hacker News, les discussions entourant le vote italien se sont immédiatement détournées des craintes radiologiques pour cibler la froide équation financière du projet. L’abandon des réacteurs surgénérateurs autrefois vantés au profit des petits réacteurs modulaires témoigne d’une longue remise en question des modèles industriels de construction nucléaire.

Le principal écueil des réacteurs conventionnels de grande puissance tient à leur conception sur mesure. Chaque tranche nécessite des études de sol spécifiques, une ingénierie adaptée à l’environnement local et des cycles administratifs interminables, sources quasi systématiques de dérapages budgétaires massifs. Le paradigme des SMR entend réinventer le secteur : transformer la centrale nucléaire d’un mégaprojet de génie civil de terrain en un produit standardisé issu de chaînes d’assemblage en usine.

Pris individuellement, chaque SMR ne développe qu’une puissance modeste, ce qui rend son coût théorique par watt installé sensiblement plus onéreux au départ. Ce n’est qu’à la condition expresse de figer rigoureusement les modèles et de produire les modules en série, à l’instar de l’industrie automobile ou aéronautique, que les économies d’échelle pourront amortir les lourds coûts d’ingénierie et d’outillage initiaux afin de parvenir à la compétitivité.

Réduire les coûts par la série : calcul économique ou simple pari ?

Les partisans du modèle soutiennent que la fabrication de série redistribue les cartes. Plusieurs ingénieurs ont résumé le raisonnement économique : même si le coût initial par watt d’un petit réacteur s’avère théoriquement beaucoup plus lourd, le fait de stabiliser une ligne d’assemblage sans redessiner chaque génération et en évitant les surcoûts d’un facteur dix permettra de rentabiliser l’infrastructure par le volume. Ce scénario suppose toutefois un carnet de commandes massif et ininterrompu, seul capable de maintenir les cadences industrielles.

Les voix sceptiques rétorquent qu’il s’agit là d’un postulat hardi, dépourvu de la moindre garantie. Il y a un quart de siècle, la filière ne jurait que par les réacteurs géants pour faire baisser les prix. Voir aujourd’hui l’ensemble de l’industrie pivoter vers le modulaire au nom de l’agilité et de la rapidité soulève une question embarrassante : ce choix relève-t-il d’un modèle économique éprouvé, ou bien d’une esquive politique face à l’impossibilité de faire accepter de nouveaux chantiers monumentaux ?

Pour l’heure, cette vision demeure confinée aux dossiers techniques. Aucun industriel à travers le monde n’a encore apporté la preuve qu’il pouvait livrer des SMR en série à des tarifs compétitifs. Miser sur l’effet de série pour comprimer les coûts du nucléaire relève encore d’une pure conjecture commerciale.

L’énergie solaire, principal obstacle sur la route

Quand bien même les défis d’usinage et de coûts viendraient à être surmontés, les futurs réacteurs devront affronter un rival impitoyable déjà bien implanté sur le réseau : le déploiement massif des panneaux solaires photovoltaïques. La doctrine énergétique traditionnelle postulait une complémentarité idéale : le photovoltaïque assurant la production diurne tandis que la fission nucléaire fournissait une base inaltérable la nuit. Cette belle harmonie théorique s’effondre dès lors que l’on superpose les courbes de charge et la structure des prix de gros.

L’économie du réseau électrique impose en effet un jeu à somme nulle. Le coût marginal du solaire est quasiment nul ; aux heures d’ensoleillement maximal, une électricité photovoltaïque pléthorique s’impose sur les lignes et fait chuter les prix de gros. Le solaire représente déjà environ 15 % du mix électrique italien : une proportion qui ne lui confère pas une hégémonie totale, mais qui suffit amplement pour effondrer les cours de midi à des niveaux incompatibles avec les exigences d’amortissement d’une tranche nucléaire.

Centrale nucléaire de Caorso Photo : La centrale nucléaire italienne de Caorso, arrêtée après le référendum de 1987, témoin matériel de la sortie du nucléaire. Source : Simone Ramella / Wikimedia Commons, CC BY 2.0

Dès lors que le solaire sature le réseau en journée et tire les prix vers le bas, le réacteur est privé de sa tranche horaire la plus rémunératrice. Un rapport publié par EDF en février 2026 est venu corroborer cette tension : l’essor spectaculaire du solaire et de l’éolien pèse lourdement sur l’équilibre financier du parc nucléaire français en activité. Forte de la plus vaste flotte atomique d’Europe, la France a simplement heurté cet écueil en premier.

Une centrale nucléaire supporte des charges fixes d’amortissement et de personnel considérables qui imposent de tourner à pleine charge de manière continue pour rentabiliser l’investissement. Si les excédents d’énergies renouvelables confisquent le pic de demande diurne, les tarifs nocturnes devraient théoriquement doubler pour que le réacteur conserve son seuil de rentabilité. Plus l’on raccorde de solaire à bas coût, plus le retour sur investissement du nucléaire se dégrade. Un intervenant résumait la situation avec lucidité : le nucléaire ne présente aucun défaut technique rédhibitoire en dehors de sa durée de construction et de son coût d’investissement… si ce n’est qu’il est devenu économiquement intenable sur les marchés de gros dérégulés.

Trente-neuf ans d’arrêt et une électricité toujours importée des voisins

L’Italie fut une pionnière de l’atome en Europe au siècle dernier, avec quatre réacteurs commerciaux reliés au réseau avant sa sortie du nucléaire. Le référendum de 1987 a brutalement scellé cette aventure. Durant les quatre décennies qui ont suivi, le pays est resté structurellement tributaire des importations d’énergie et s’est paradoxalement hissé au rang de premier consommateur européen de courant nucléaire produit chez ses voisins : les centrales transalpines étaient à l’arrêt, mais l’électricité continuait d’affluer depuis les réacteurs français et suisses.

Au terme du vote au Sénat, le ministre de l’Environnement et de la Sécurité énergétique, Gilberto Pichetto Fratin, a résumé la position du pouvoir : « Le nucléaire n’est pas un retour en arrière. » Avant d’ajouter une condition décisive : « Intégré aux énergies renouvelables, il s’agit d’une technologie gagnante, capable d’offrir des résultats remarquables pour notre sécurité énergétique. » Un aveu implicite des nouvelles règles du jeu : si l’atome réintègre le mix italien, il devra impérativement composer avec la domination diurne du photovoltaïque.

Plusieurs observateurs ont également déploré que le débat sur le nucléaire soit devenu l’otage de polarisations politiques et culturelles stériles, reléguant au second plan l’évaluation technique et rationnelle des coûts. La véritable équation économique reste pour l’instant sans réponse : sur un réseau où le solaire éponge déjà la pointe diurne, comment le gouvernement italien entend-il séduire les capitaux privés pour financer des réacteurs à plusieurs milliards d’euros ?

L’épreuve de la réalité commerciale

Le Sénat italien a fait preuve d’une réelle volonté politique en levant, au moyen d’un texte cadre, un tabou vieux de près de quatre décennies. Sur le plan administratif, ouvrir une voie réglementaire dédiée aux nouvelles technologies lève sans conteste un obstacle majeur pour les concepteurs de réacteurs.

Cependant, si un vote parlementaire peut accélérer les formalités administratives, il ne saurait infléchir les lois économiques qui régissent le marché de l’électricité. Dans un système où le solaire sature régulièrement la demande en milieu de journée, déterminer si de futurs réacteurs pourront rentabiliser des dizaines de milliards d’euros d’investissements initiaux par la seule vente de kilowattheures s’avère un défi bien plus redoutable que de convaincre une opinion publique historiquement réticente.

Liens de référence :

  • Reportage AP News
  • Discussion sur Hacker News